Chronique de Marion Fellrath — Le Café Pédagogique, 3 juillet 2026
Chocolats sur le bureau. Petits mots glissés sous la porte. Dessins d’enfants maladroits et précieux. Il y a dans les derniers jours de l’année scolaire un rituel discret, chargé d’émotion, que peu d’institutions reconnaissent officiellement… et que Marion Fellrath, enseignante et chroniqueuse au Café Pédagogique, a choisi de raconter et d’analyser dans un article qui a dépassé les 24 000 lectures en quelques jours. Ce chiffre dit quelque chose de la force avec laquelle cet article a résonné, bien au-delà des salles de classe.
Pour celles et ceux qui travaillent dans la formation professionnelle, le digital learning ou l’EdTech, cet article est une invitation à regarder de plus près ce qui fait vraiment tenir les femmes et les hommes qui transmettent — et ce que les outils que nous concevons peuvent, ou non, prendre en compte.
La reconnaissance vient d’en bas : une réalité systémique
Marion Fellrath l’énonce clairement : « Nous faisons un métier dans lequel nous avons peu de retours sur notre pratique. Même si nous nous tuons à la tâche, notre hiérarchie est souvent trop lointaine pour venir nous encourager. » Ce constat, familier de nombreux.ses enseignant.es, n’est pas un détail biographique. Il pointe une faille structurelle dans les métiers de transmission : la reconnaissance professionnelle s’y construit presque exclusivement dans la relation directe avec les apprenants… et non dans les mécanismes institutionnels censés l’assurer.
Les recherches sur le sujet confirment cette réalité. Des travaux publiés sur Cairn.info soulignent que, face à une crise de la reconnaissance professionnelle, les enseignant.es ont développé une motivation largement construite à travers les relations individuelles qu’ils produisent avec leurs élèves, et les progrès qu’ils observent directement. Ce déplacement du lieu de la reconnaissance (de l’institution vers la relation) n’est pas anodin : il rend les enseignant.es à la fois très résilients.es sur le plan affectif… et très vulnérables en cas de rupture de cette relation.
Cette vulnérabilité se traduit dans les chiffres. Selon plusieurs études récentes, le burnout enseignant toucherait entre 17 % et 28,7 % des professionnels du secteur en France. Une étude publiée dans ScienceDirect identifie un profil à risque élevé de burnout représentant 21,64 % de l’échantillon, associé notamment à un grand nombre d’élèves à besoins particuliers et à de faibles stratégies de coping.
Le syndrome de Sisyphe : un deuil que l’institution ne nomme pas
L’un des passages les plus frappants de l’article de Marion Fellrath est celui consacré au travail de deuil que requiert la fin d’année. Elle s’appuie sur les travaux de Nancy Bresson, psychologue clinicienne, qui écrit dès 2007 dans Souffrances de rentrée : le temps des multiples deuils que « l’accomplissement du travail psychique de deuil nécessaire au réinvestissement professionnel annuel (…) reste impensé dans cette institution ».
Bresson nomme ce phénomène le « syndrome de Sisyphe » : chaque rentrée, les enseignant.es retrouvent des élèves à un niveau inférieur à ceux qu’ils ont laissés l’année précédente. Ils recommencent. Mènent une classe à un certain sommet. Puis la laissent partir, sans toujours savoir ce qu’elle devient. Ce double deuil (de la relation établie et des progrès accomplis) est une réalité psychologique structurante du métier enseignant. Le fait qu’elle reste « impensée » dans l’institution dit quelque chose d’important sur l’angle mort collectif autour du coût humain de l’enseignement.
Marion Fellrath refuse pourtant de s’arrêter à la souffrance. Elle y voit aussi « la possibilité de renouveler nos pratiques et une chance de partir à la découverte de nouveaux élèves pour de nouvelles aventures pédagogiques ». Le Sisyphe de Camus, heureux… transposé à la classe.
Ce que cela révèle pour les formateurs et les professionnels de l’EdTech
Ce que Marion Fellrath décrit ne concerne pas seulement les enseignant.es du primaire et du secondaire. Les formateurs en formation professionnelle continue, les tuteurs, les concepteurs pédagogiques, les animateurs de communauté d’apprentissage vivent la même tension fondamentale : s’investir dans une relation d’apprentissage en sachant qu’elle a une fin, et que cela a un coût.
Or, dans la conception des dispositifs digitaux, cet investissement est souvent invisible. On mesure des taux de complétion, des scores à des quiz, des temps de connexion. Rarement le lien affectif entre un formateur et ses apprenants. Rarement la fatigue de recommencer. Jamais la gratitude reçue un jour de juillet comme « le carburant vital » que décrit Fellrath.
Poser la question de la dimension affective de l’acte de transmettre n’est pas une digression sentimentale dans un monde EdTech dominé par les métriques. C’est au contraire une condition de pertinence pour concevoir des dispositifs qui soutiennent véritablement les professionnels de la formation et pas seulement les contenus qu’ils délivrent.
Et si c’était aussi ça, transformer la formation ?
Chez EdTech Grand Ouest, nous réunissons depuis plusieurs années les acteurs de l’éducation, de la formation et des technologies éducatives du Grand Ouest autour d’une conviction commune : la transformation numérique de la formation ne peut réussir qu’en restant attentive à la dimension humaine, relationnelle et pédagogique de ce qui se passe réellement entre un formateur et ses apprenants.
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