Source : Sydologie, 1er juin 2026
L’IA fait très bien ce que l’école a trop longtemps sur-valorisé
Depuis quelques années, une question traverse les salles de formation : est-ce que les enseignants vont devenir obsolètes ? La question est mal posée. Ce qui risque de devenir obsolète, c’est une certaine conception de l’enseignement, celle qui place la transmission de contenus au centre du métier.
Et c’est justement là que l’IA excelle. Elle explique, reformule, adapte le niveau, répond à 3h du matin. Pour tout ce qui relève de la mise à disposition d’information structurée, elle fait jeu égal avec un bon cours magistral, souvent mieux. Une étude de Michael Gerlich publiée en 2025 dans la revue Societies pointe d’ailleurs une corrélation négative entre usage intensif de l’IA et capacités de pensée critique, non pas parce que l’IA est mauvaise en soi, mais parce qu’elle favorise un délestage cognitif : l’élève qui lui délègue sa réflexion ne développe pas les muscles qu’il aurait dû exercer. En France, 82 % des étudiants du supérieur utilisaient l’IA générative en 2025, contre 55 % en 2023 (source : Aix-Marseille Université / CIPE). La courbe est claire.
Ce constat ne plaide pas contre l’IA. Il plaide pour repenser ce que l’enseignant doit faire que l’IA ne peut pas faire.
Ce que la recherche dit sur l’irremplaçable
Le problème de la réponse trop facile
Les chatbots ont une architecture fondamentalement sycophante : ils sont entraînés à produire des réponses satisfaisantes, pas à contredire, pas à déstabiliser, pas à maintenir délibérément une tension non résolue. Or apprendre, c’est souvent inconfortable. C’est tenir une incertitude assez longtemps pour qu’elle travaille.
Un enseignant peut décider de ne pas répondre. De renvoyer la question. De laisser le silence s’installer. De dire « tu n’as pas encore assez cherché ». Ces gestes pédagogiques, qui paraissent simples, supposent une lecture fine de ce que l’élève est capable de supporter à ce moment précis. Aucun modèle de langage n’a accès à cette dimension situationnelle.
La relation comme condition de l’apprentissage
Les sciences cognitives l’ont documenté depuis longtemps : l’état émotionnel d’un élève conditionne sa disponibilité à apprendre. Un élève anxieux, honteux ou en conflit avec l’enseignant mobilise ses ressources attentionnelles sur la gestion de cet état, pas sur la tâche. La relation n’est pas un bonus bienveillant qui viendrait agrémenter la pédagogie — elle en est une condition.
Une enquête menée à la Sorbonne en février 2025 révélait que 40 % des professeurs exprimaient un manque de confiance face aux outils digitaux. Ce chiffre dit quelque chose d’important : la transformation en cours ne sera pas portée par des enseignants contraints ou dépassés, mais par ceux qui comprennent ce qu’ils apportent de spécifique… et peuvent s’appuyer sur ça pour intégrer l’IA intelligemment.
Ce que ça implique concrètement pour les enseignants et les formateurs
Vers un référentiel de compétences renouvelé
En février 2025, l’UNESCO a publié un référentiel de compétences en IA pour les enseignants — 15 compétences organisées en cinq composantes, dont l’éthique de l’IA, la pédagogie de l’IA, et le développement professionnel. Ce document acte officiellement que le rôle de l’enseignant ne se réduit pas à « utiliser ou ne pas utiliser l’IA » : il s’agit de décider quand, comment et pourquoi l’intégrer dans une séquence, et de développer chez les apprenants une posture critique face à ses productions.
Le problème soulevé par ce même référentiel : peu de pays disposent de programmes nationaux structurés pour former les enseignants à ces nouvelles compétences. La France ne fait pas exception. Le chantier est là, réel, et en retard sur la vitesse d’adoption des outils.
Ce que les formateurs doivent désormais cultiver
Trois capacités émergent comme centrales dans les travaux récents sur le sujet. La première est la conception d’expériences d’apprentissage qui ne peuvent pas être court-circuitées par une IA (exercices qui valorisent le processus plutôt que le résultat, travaux oraux, productions situées, moments de doute outillé). La deuxième est la capacité à lire une salle : détecter ce qui ne se dit pas, ajuster le rythme, identifier l’élève qui décroche ou celui qui simule la compréhension. La troisième est plus subtile : savoir utiliser l’IA sans s’y dissoudre, c’est-à-dire l’intégrer comme outil de préparation ou d’accompagnement sans laisser la logique de l’outil dicter la logique pédagogique.
La vraie question que l’IA nous force à poser
Il y a quelque chose d’assez ironique dans cette période : c’est un outil technologique qui nous oblige à articuler ce qui fait la valeur propre de l’humain dans l’acte d’enseigner, par résistance envers le « tout IA ».
La bonne nouvelle, c’est que ce travail de clarification est aussi une opportunité. Les pratiques pédagogiques qui se révèlent robustes face à l’IA comme l’apprentissage coopératif ou le débat argumenté, sont aussi celles que la recherche en sciences de l’éducation recommande depuis des décennies. L’IA ne réinvente pas la pédagogie. Elle nous donne enfin une bonne raison de l’appliquer.
Retrouvez l’article d’Aymeric Debrun sur Sydologie et le livre blanc téléchargeable associé à cette série.
