Analyse de Jean-Michel Le Baut — Le Café pédagogique, 1er juillet 2026
En juin 2026, le CIANum (Conseil de l’Intelligence Artificielle et du Numérique), l’instance consultative qui a succédé au CNNum en 2025, publie son nouveau rapport : Sortir de la clandestinité : mettre l’IA au service d’une nouvelle ambition pour le système éducatif. Trois cents pages pour tenter de répondre à une réalité devenue incontournable : l’IA générative est massivement utilisée dans les établissements scolaires, souvent à l’insu des équipes pédagogiques, et la France accuse un retard significatif par rapport à ses voisins.
Jean-Michel Le Baut, dans une analyse publiée sur Le Café pédagogique, passe ce rapport au crible avec autant de rigueur que d’esprit critique. Entre paroles de sagesse et vœux pieux, il en dessine les contours avec une question centrale : un plan national peut-il transformer l’école s’il est conçu sans les enseignants ?
La France face à son retard : des chiffres qui interpellent
Le constat de départ est documenté et sans appel. L’enquête TALIS 2024 révèle que seulement 14 % des enseignants français déclarent avoir utilisé l’IA dans leur travail, soit trois fois moins que la moyenne des pays de l’OCDE. Pendant ce temps, aux États-Unis, où ChatGPT est accessible gratuitement aux enseignants, 85 % d’entre eux l’ont utilisé au cours de l’année scolaire 2024-2025. En Estonie, où une politique nationale dédiée (l’initiative KrattAI) accompagne les établissements, 90 % des élèves utilisent l’IA chaque semaine.
À cela s’ajoute un chiffre qui devrait alerter : seulement 10 % du personnel enseignant en France a bénéficié d’une formation à l’IA à ce jour. Le CIANum reconnaît lui-même que cette formation est la « clé de voûte » du changement. L’écart entre l’urgence proclamée et les dispositifs proposés constitue, selon Le Baut, l’une des principales failles du rapport.
Ce que le rapport dit et ce qu’il omet
Ce qui mérite d’être salué
Le rapport formule des ambitions louables. Il appelle à « assumer collectivement » la place de l’IA à l’école (élèves, enseignants, cadres confondus) pour gagner en transparence et en sérénité. Il préconise une approche duale : des temps d’enseignement avec IA lorsque celle-ci apporte une plus-value démontrée, et des temps sans IA pour préserver des espaces d’apprentissage non médiatisés par la technologie.
Il valorise également les dynamiques de formation horizontale entre pairs et salue des initiatives comme le DU IA en éducation de l’INSPÉ Bretagne, qui propose 80 heures de formation annuelle. Ces dispositifs montrent qu’il est possible de former sans attendre une plateforme nationale.
Les angles morts qui interrogent
Jean-Michel Le Baut pointe néanmoins plusieurs lacunes structurelles.
Première lacune : l’absence des enseignants du terrain. Le groupe de travail qui a élaboré le rapport est composé de représentants de l’écosystème EdTech (Capgemini Invent, Educapital), de grandes écoles (HEC, Sciences Po) et de cadres de l’Éducation nationale. Ni les enseignants du primaire et du secondaire, ni les spécialistes en sciences de l’éducation ou en didactiques disciplinaires n’y figurent. Résultat : un document qui parle de l’école sans parler aux acteurs de l’école.
Deuxième lacune : le silence sur l’écologie. Pas un mot sur l’empreinte environnementale de l’IA, pourtant documentée et préoccupante. Aucune piste pédagogique pour travailler la sobriété numérique.
Troisième lacune : la question des données. La collecte des traces des élèves par les outils d’IA génère des enjeux éthiques et juridiques considérables. Le rapport les effleure à peine.
Quatrième lacune : une vision trop centralisatrice. Charte nationale, plateforme nationale, procédure de labellisation nationale, kiosque de solutions souveraines… Le CIANum semble privilégier la verticalité là où le terrain réclame de l’horizontalité. Des modèles existants, comme les Coopératives Pédagogiques Numériques de l’académie de Rennes, qui organisent des formations in situ en favorisant le travail d’équipe, ne sont pas mentionnés.
Ce que cela change pour les acteurs de la formation
Pour les organismes de formation, les EdTech et les équipes pédagogiques, ce rapport est un signal à double lecture.
D’un côté, il confirme l’ampleur du marché et de la demande : des enseignants en attente de formation, des établissements sans cadre clair, des politiques à la recherche de solutions rapides. De l’autre, il rappelle que les réponses efficaces ne peuvent pas venir uniquement du haut. Anne Cordier, enseignante-chercheuse en sciences de l’information et de la communication citée dans le rapport, le formule clairement : « C’est aux enseignants de déterminer la place que l’on veut donner à ces outils en fonction des tâches visées, du niveau des élèves, de leurs besoins, et de l’ensemble du projet pédagogique dans lequel cela s’inscrit. »
Pour Grégoire Borst, expert en sciences cognitives également cité, la priorité est à la « co-formation » — pas à la certification individuelle en ligne. Une nuance qui change profondément la nature des dispositifs à construire.
Notre lecture
Le rapport Sortir de la clandestinité est utile. Il pose des bases, rassemble des données, formule un cap. Mais il illustre aussi une tendance récurrente dans les politiques éducatives : confier la conception des solutions à ceux qui ne les mettront pas en œuvre.
Ce que ce rapport appelle, en creux, c’est une chose que l’EdTech sait faire : aller sur le terrain, co-concevoir avec les enseignants, tester, ajuster, et documenter ce qui marche. Pas dans une fiction de 2030, mais dans les classes d’aujourd’hui.
Retrouvez l’analyse complète de Jean-Michel Le Baut sur Le Café pédagogique.
